« Al chaab urid iskat almushir. »  Le peuple veut la chute du maréchal.

Passée son apogée de février 2011, la colère semblait calmée. La présence de l’armée représentait la garantie d’une stabilité indispensable à la création d’un nouveau système politique. En refusant de tirer, cet outil de pouvoir a largement participé à la chute de l’ancien régime. En apparaissant comme une alternative de transition légitime, l’armée s’est imposée à la tête de l’exécutif. Le Conseil suprême des forces armées égyptiennes présidé par un membre de l’ancien régime, le Maréchal Tantaoui, tirait une crédibilité en s’engageant à transférer sous six mois le pouvoir vers un président élu.

Dans un paysage politique dominé par le PND de Moubarak, alors seul parti de gouvernement, du temps apparaissait judicieux à la préparation des partis et candidats aux élections, afin qu’un pluralisme politique lisible s’établisse. Seuls les Frères Musulmans, se sachant favoris en cas de scrutin, défendent alors l’organisation d’élections sans délais. Tant réprimée qu’instrumentalisée depuis la révolution de 1952, cette confrérie a su canaliser des frustrations à travers une fine démagogie religieuse, mais aussi en utilisant son important réseau au profit d’actions de solidarité dans un pays où la charité est indispensable vu la décadence des services publics de la santé ou de l’éducation depuis le tournant libéral des années 1970. Cette ouverture économique ne s’est pas accompagnée d’une redistribution de richesses efficace. Elle sont restées conservées par une minorité clientélisée par un État qui s’est enlisé dans la corruption et l’autoritarisme, truquant tout accès au contre pouvoir parlementaire.

Ces différents facteurs de la révolution du 25 janvier restent autant de revendications. A commencer par l’exigence d’une nouvelle constitution, et évidemment, d’une pratique convenable de celle-ci. Le conseil suprême des forces armées a déçu sur les deux points.

A défaut d’organiser l’élection d’une assemblée constituante comme en Tunisie, l’armée a elle même apporté quelques modifications à la constitution après l’avoir suspendue. Parmi elles, des mesures majeures, comme la limite du mandat présidentiel à deux fois quatre ans, contre six ans renouvelables à vie auparavant, la supervision des élections par des juges et la limitation du recours à l’Etat d’urgence. Le Conseil de transition voit son texte largement approuvé le 19 mars dernier. Se sentant plébiscité et conforté, le pouvoir peut alors se gargariser de cette légitimité électorale, non sans laisser aux électeurs l’impression de s’être fait acculé à voter pour ce texte éloigné d’une espérée nouvelle constitution. Ce sont surtout les modalités de rédaction et de ratification, dominées par le Conseil militaire, qui apparaissent contraire aux revendications populaires de janvier. La réforme a supplanté la révolution.

Après avoir défié le régime avec succès quelques mois auparavant, la société civile redevient l’instrument de légitimation d’un pouvoir politique sourd à ses exigences. L’intimidation et les jugements de civils par des tribunaux militaires continuent. Parallèlement, le pouvoir semble vouloir prolonger voire pérenniser sa présence.

En arrivant, la colère révolutionnaire à laquelle je m’attendais ressemblait davantage à de l’apathie.

En septembre, le Conseil militaire a fixé la date de l’élection du parlement: elles se tiendront à partir du 28 novembre jusqu’en janvier. Deux tiers des sièges seront pourvus aux partis par un système proportionnel de listes, le dernier tiers sera attribué par un système uninominal à des candidats indépendants. Ce dernier point remplit la place Tahrir de manifestants qui dénoncent un cadeau accordé aux anciens du PND. L’armée cède, ces sièges seront finalement ouverts aux candidats encartés. Les élections législatives sont ouvertement dénoncées comme une mascarade du régime de transition pour asseoir son pouvoir sur le long terme.

Depuis, la tension a augmenté: le Conseil est accusé d’avoir favorisé l’escalade de violence ayant fait vingt-quatre morts le 9 octobre alors que des chrétiens réclamaient au gouvernement une réponse ferme face aux menaces que reçoivent des églises par des organisations salafistes.

Le véritable let-motiv de la transition reprend une véritable ampleur il y a trois jours, suite à de récentes déclarations du Maréchal Tantaoui qui envisage la tenue des élections présidentielles fin 2012, voire en 2013, ainsi qu’une indépendance totale de l’armée face au pouvoir politique.

Les Salafistes et les Frères Musulmans ont initié une manifestation pour réclamer des élections présidentielles rapides. Ils ont été suivies par l’ensemble de la classe politique. Le lendemain, samedi, une manifestation de blessés de la révolution de janvier a été fortement réprimée. Ce fut trop. Depuis, la place Tahrir et l’alentour du ministère de l’intérieur ne désemplissent pas. Les manifestants réclament désormais une démission immédiate du Conseil militaire au profit d’un régime de transition civil, avant que l’élection présidentielle n’achève le processus de transition. Les choses bougent, le gouvernement vient de démissionner il y a deux heures.

Ce soir la mobilisation prend de l’ampleur, malgré les risques que les baltageyas -sorte de casseurs politiques- et la répression font peser sur les manifestants. La police et l’armée visent de leur flashball les visages des manifestants, des gens meurent par balle alors que l’armée jure ne pas en user, la puissance des gaz lacrymogènes a tué par asphyxie.

Quelle posture adopter ? Notre appartement est à 200m du ministère de l’intérieur, à 500m de la place Tahrir. Des gaz lacrymogènes parviennent dans notre appartement alors que AlJazeera tourne en boucle sur la télé. Quel sens donner à ma présence dans de telles conditions ?

Je m’en tiens à ma raison, à mon bon sens, qui vacille cependant ces dernières heures.

Il est 21h, Hala ma coloc vient juste de partir pour Tahrir. Cela fait trois nuits qu’elle rentre tard, travaille la journée, et retourne le soir sur la place. Je lui ai demandé quoi faire.

Sa réponse: « Just try to spread the word of truth » C’est ce que je tente de faire en ce moment même, dans un cocktail de crainte et d’empathie.

Quelques photos de la (très calme) manifestation de vendredi 18/11

Les photos nocturnes ont été prises hier soir par Hala, dimanche 20/11

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Une réponse à “« Al chaab urid iskat almushir. »  Le peuple veut la chute du maréchal.

  1. « Juste essayer de répandre la parole de vérité »…

    On va faire en sorte de vous aider à ça;

    On pense bien à vous toutes et tous, jeunes gens egyptiens qui vous battez pour votre liberté.

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